Je me souviens de Noces en Galilée, de ce beau film belgo-palestinien de Michel Khleifi, que j’avais vu il y a quelques années (20 ans ? déjà ?) alors que j’étais étudiant et que je fréquentais encore à l’époque les salles Art & Essai (j’avais même que ça à foutre).
Je me souviens que, dans le film, tandis que la noce battait encore son plein en bas et que les invités festoyaient, les époux étaient partis consommer leur union, et que le marié devait redescendre plus tard en brandissant un drap taché de sang, preuve de la virginité de sa jeune épouse.
C’était il y a 20 ans (seulement ?) et c’était en Palestine.
Je ne sache pas, je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé depuis, là-bas, détrompez moi si c’est le cas
Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que j’ai vu Fanny samedi soir en direct du Vieux Colombier, salle appartenant à La Comédie Française, avec la troupe du Français, et que ce fût un plantage dans les grandes largeurs. (Je me demande encore comment on peut à ce point passer à côté de son sujet. )
On connaît l’histoire, je ne la rappelle donc pas (si ? Fanny a fauté, est enceinte de Marius sans être mariée, tandis qu’il a pris la mer pour ne plus jamais revenir, croit-il, et elle va accepter d’épouser Panisse, veuf sans enfant, qui l’avait déjà demandé en mariage) ; on connaît le folklore : Cesar, Panisse, Escartefigue, M. Brun … ; on connaît enfin le film dans sa trilogie, avec évidemment Raimu.
On ne comprend l’histoire, on ne peut appréhender la tragédie, le sacrifice de Fanny qui ne peut pas attendre le retour de Marius deux ans plus tard, parce qu’elle est enceinte, déshonorée, et qui accepte donc de se marier avec ce vieux Monsieur qu’est, à 54 ans, Panisse, que si on a un contexte pour le comprendre.
Contexte temporel : la France, Marseille, des années 30. Avant la guerre et la Libération, avant les ’60s, avant 68 et la révolution sexuelle, en tout cas pas de nos jours, où plus de la moitié des enfants sont issus de parents non mariés (mais ça, apparemment, la metteuse en scène Irène Bonnaud ne semble pas le savoir), pas de nos jours où, une jeune fille n’est plus mineure à 19 ans et où un homme de 54 ans n’est pas encore un vieillard.
Ou contexte spatial ou sociétal: la Palestine, on y revient, ou tout autre pays/région où la religion, les rapports hommes-femmes ne sont pas les nôtres, où les mariages forcés sont légions, où la virginité demeure là-bas un élément essentiel, quelque chose qui pourrait annuler un mariage par exemple, (un truc qui ne peut pas exister par chez nous, si ?), bref où les codes sont différents.
Tiens, j’aurais bien imaginé une jeune troupe entièrement maghrébine, ou noire, ou 100% constituée de jeunes filles jouant la pièce, y compris les rôles masculins, et la re-situant, la restituant quelque part au Moyen-Orient.
Ca aurait donné quelque chose à entendre, quelque chose à comprendre.
J’aurais bien vu ça dans une toute petite salle, ou aux Bouffes du Nord.
Evidemment ça n’est pas possible au Français.
Evidemment ça n’est pas non plus ce que souhaitait Irène Bonnaud, qui cherchait sans doute à universaliser la pièce de Pagnol.
- Elle en a ainsi supprimé les accents pour en supprimer le cadre spatial et le pittoresque folklore : pourquoi pas. Mis à part les premières scènes « de groupe » et quelques absurdités (le « parisien » qui lui a l’accent marseillais), ça passe plutôt bien.
- Elle a ainsi supprimé le cadre temporel, en multipliant les « anachronismes », malheureusement tous aussi idiots les uns que les autres : Abba et les Coliposte, le téléphone portable et les Parapluies de Cherbourg, et là c’est aberrant (pour ne pas dire pire).
Parce qu’on peut supprimer l’un, mais pas l’autre (ou inversement).
Ne pas situer dans le temps, multiplier les époques, mettre une tenue 60s et une choucroute sur la tête à la tante Christine, pourquoi pas, mais il faut alors situer socialement ou géographiquement l’histoire.
En banlieue, dans le (Quartier) Nord, que sais-je … violer Pagnol s’il le faut (si c’est pour lui faire un bel enfant, comme dit l’autre), enlever le pittoresque, les scènes et répliques inutiles
On ne peut pas faire interagir les personnages « comme aujourd’hui », dans leurs rapports parents-enfants notamment, et en même temps vouloir faire comprendre le comportement de Fanny qui semble perdue dans un trou spatio-temporel, à se débattre et se sacrifier ainsi dans une époque où elle erre seule, en se lamentant sur du Michel Legrand.
Ou alors c’est Fanny-Antigone, qui brave les conventions et les codes de l’époque, mais il faut nous le dire
Pour encore en rajouter, Irène Bonnaud (que je ne connais pas mais dont je vais suivre attentivement les prochains projets) a distribué et dirigé ses comédiens à l’emporte-pièce.
Je me souviens (oui encore) de ce metteur en scène de cinéma à qui on demandait comment il dirigeait ses acteurs, et qui répondait que tout se faisait au moment du casting, qu’une bonne direction consistait à savoir choisir les comédiens qui correspondent au rôle et qu’il n’y avait ensuite plus rien à faire ou dire.
J’ai rarement vu aussi mauvais casting de théâtre, aussi désincarnés personnages (je sauverais Catherine Ferran, elle très juste en Honorine).
Même sans avoir revu la trilogie récemment, même sans avoir pensé à Raimu, on ne pouvait trouver pire comédien pour jouer César.
J’ai rarement vu tout simplement aussi mauvaise mise en scène, I. Bonnaud ne sachant pas choisir le registre de la pièce, faisant rire aux moments tragiques et inversement, multipliant le mauvais goût : même le public était mauvais c’est dire ! (Claque payée par France2 pour rajouter une vraie-fausse bande sonore avec forces rires et bravos finaux ?)
C’était la dernière, je n’ai donc pas besoin de vous dire de ne pas y aller.
PS : Armelle Héliot a pourtant aimé. Ben alors Armelle ?
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